Voici un résumé de la situation, pour que ceux qui n'aient pas suivi puissent comprendre les prochains épisodes.
La terre a donc tremblé vendredi 11 mars après-midi à 14h45. J'étais dans mon bureau à Tsukuba, qui a pas mal été secoué, mais je m'en suis tiré avec seulement une grosse bosse sur la tête après avoir reçu une encyclopédie de l'art moderne sur le crâne. Quand je suis sorti à l'extérieur a eu lieu la première vraie grosse réplique. Suffisamment forte pour que tous ceux qui étaient dehors avec moi soient obligés de s'asseoir par terre pour ne pas tomber. A ce moment là, des incendies s'étaient déjà déclarés dans la quartier, enveloppant les bâtiments d'une grosse fumée noire, les sirènes de pompiers et d'ambulances sonnaient dans tous les sens, une énorme citerne d'eau sur le toit d'un immeuble venait de s'effondrer et toutes les vitres d'un immeuble ont explosé d'un coup. Il a fait nuit assez rapidement et comme tous les feux de circulation étaient coupés en même temps que l'électricité, il devenait dangereux de trop se déplacer à vélo.

J'ai passé la première nuit chez une fille du labo, à sept dans un petit studio pour ne pas qu'on se retrouve chacun tout seul chez soi dans son coin. On a mangé des boîtes de conserve à la lumière des lampes torches et on a essayé de dormir. Je dis bien "essayé", parce qu'avec des répliques toutes les 10 minutes, on est resté tout habillés, les lampes à la main et la porte ouverte pour pouvoir sortir au plus vite si besoin. Combinés aux alarmes des portables qui sonnaient sans arrêt, on était un peu comme dans un film de zombies, coincés dans l'appartement dans l'attente que quelque chose se passe avec la pression qui monte.
Le lendemain j'ai d'abord voulu repasser au bureau pour récupérer mon ordinateur, mais le bâtiment était fermé pour raison de sécurité et je n'ai pas pu y accéder. J'ai ensuite filé chez moi, mais là aussi j'ai trouvé porte close. Je suis allé chez des amis qui habitent dans une maison pas très loin pour faire le point. Pendant tout ce temps, les téléphones portables ne fonctionnaient pas, seuls les mails arrivaient parfois à destination, ce qui rendait difficile la prise de contact pour savoir si tout le monde allait bien. Arrivé là-bas, l'étage de la maison était dévasté mais le rez-de-chaussée ne semblait pas avoir trop souffert. On était quatre dans la maison, dont un bébé d'un mois. Avec ni électricité, ni eau, ni gaz, 5 litres d'eau potable et un peu de nourriture. Tout était paralysé, pas de trains, pas de magasins d'ouverts. Le gaz et l'électricité et l'ADSL sont revenus en fin de journée, ce qui a permis de se connecter sur le net et prendre connaissance de ce qui se passait vraiment.

Les deux jours suivants ont été identiques à samedi : chercher de l'eau en ville, voir sur Twitter que tel magasin vendait un peu de nourriture sur le parking (pas d'électricité dans pas mal d'endroits et des intérieurs de magasins trop dangereux, donc on joue à la marchande dehors avec des caisses sur des tréteaux et une calculatrice en guise de caisse enregistreuse), ne pas dormir à cause des secousses trop fortes et trop nombreuses. On a été rejoint par deux autres personnes (une soeur et un mari) qui sont venus avec de la nourriture. Les centrales nucléaires de Fukushima ont aussi commencé à faire leurs malines à ce moment là. Sachant qu'on était à 100 km à vol d'oiseau. Que l'ambassade de France restait neutre, mais disant à demi-mot que ça pouvait être dangereux, que les médias étrangers disaient que c'était la fin du monde et que les médias japonais nous apprenaient que tout était sous contrôle et que ce n'était pas la peine de s'en faire.
On avait trois ordinateurs, repartis ainsi :
- le premier sur les chaînes japonaises d'infos en continu
- le second sur le site du Asahi shinbun et sur le site de la BBC
- le troisième sur le site du Monde, de Libération et de l'ambassade de France au Japon.
J'ai appris sur Twitter que les liaisons en train étaient rétablies pour une matinée en direction de Tôkyô. Là était le dilemme : partir ou ne pas partir. Il devenait incertain que les liaisons en train reprennent assez vite et j'avais reçu un mail d'une copine dont un ami de ses parents travaille pour la compagnie électrique qui gère les fameuses centrales, disant que la situation était beaucoup plus grave que ce qu'ils annonçaient et qu'il valait mieux s'éloigner quelques jours. Les gens avec qui j'étais n'ont pas voulu quitter leur maison. J'ai finalement décidé de partir, en m'assurant qu'ils aient suffisamment d'essence dans la voiture pour pouvoir s'enfuir au besoin. J'ai filé chez moi, et le bâtiment était toujours fermé. J'ai croisé le concierge avec qui j'ai négocié comme mon appartement se trouve au rez-de-chaussée et qui m'a ouvert la porte de derrière pour que je rentre en cachette, pendant trois minutes. J'ai trouvé mon passeport sous mon bureau renversé, pris un sac dans lequel j'ai mis tous les vêtements que j'ai trouvé, et je suis parti. Trois minutes chrono. J'ai ensuite été à mon bureau, toujours fermé, mais heureusement j'ai croisé le directeur qui m'a ouvert pour que je puisse récupérer mon PC (et donc deux ans de recherches pour ma thèse). La situation devenant suffisamment inquiétante, je suis parti pour Tôkyô dans un premier temps, puis pour Fukuoka où j'ai déjà habité et où je connaissais du monde pour me loger. Entretemps, l'ambassade conseillait de s'éloigner de la région du Kantô 関東, et de rentrer en France pour ceux qui n'avaient pas de raisons de rester. J'ai été rejoint le lendemain par Aalex et Define d'Issekinicho, qui débarquaient de Kyôto avec leur maison sur le dos.
Après deux jours à Fukuoka, quand l'ambassade a fortement déconseillé de retourner dans le département d'Ibaraki où j'habite et que mon université en France m'a imposé de rentrer, il est devenu clair que je ne pourrais pas retourner chez moi dans la semaine comme je l'espérais au début. Puisque mon appartement et mon bureau ne sont toujours pas accessibles et que je n'ai donc nulle part où aller, que l'électricité est coupée deux fois par jour, que les trains sont en grande partir supprimés, qu'il n'y a toujours pas l'eau courante et que les magasins sont toujours fermés (donc ni nourriture, ni eau potable), j'ai décidé de rentrer pour 15 jours, en espérant que la situation se tasse un peu. Retour donc à Paris dans l'après-midi, puis à Rennes ensuite dans la soirée.